Le marché mondial de l’investissement à impact était estimé à 1 571 milliards de dollars d’actifs sous gestion en 2024. Le GIIN indique ensuite, dans son State of the Market 2025, que les encours ont progressé à un rythme composé de 21 % sur six ans et de 11 % sur la dernière année observée. Son enquête 2025 couvre 429 organisations dans 54 pays.
Ce que je vois, après avoir travaillé des deux côtés de la table, c’est que la rareté du capital n’explique qu’une partie du déficit d’investissement. L’autre partie se situe entre le capital disponible et la transaction réellement exécutable.
Le premier actif d’un marché est l’information
Un investisseur ne peut pas investir dans ce qu’il ne sait pas lire. Dans un marché mature, une partie considérable de l’infrastructure est invisible : données sectorielles, historiques transactionnels, pratiques de gouvernance, documentation juridique, comparables, analystes et cabinets capables d’exécuter une due diligence.
Plus cette infrastructure est faible, plus chaque décision coûte cher à produire. Le PNUD identifiait en 2025 des centaines d’opportunités d’investissement liées aux ODD en Afrique, mais aussi des « white spaces », c’est-à-dire des blocages de marché ou de politique publique empêchant encore le capital privé de se déployer. Une opportunité économique n’est pas encore une transaction. Entre les deux, il faut fabriquer de la lisibilité.
J’ai observé cette question directement lorsque je dirigeais We Take Part, la plateforme française d’investissement participatif que j’ai fondée et fait agréer par l’AMF sous le cadre européen ECSPR. Dans cet environnement, la qualité d’un pitch n’avait jamais vocation à remplacer la qualité de l’information. Le cadre européen exige notamment une information correcte, claire et non trompeuse pour les offres présentées aux investisseurs.
Cette discipline réglementaire m’a confortée dans une conviction : un investisseur ne finance pas une promesse brillante. Il finance une trajectoire qu’il peut analyser. Prévisions financières compréhensibles. Gouvernance identifiable. Risques nommés. Utilisation des fonds cohérente. Hypothèses démontrables.
La sophistication financière ne compense pas une chaîne faible
Garanties, first-loss, fonds catalytiques, dette subordonnée, blended finance et structures de co-investissement ont leur utilité. Mais on commet une erreur lorsqu’on leur demande de résoudre des problèmes qui ne sont pas financiers.
Une garantie peut absorber une partie d’un risque. Elle ne produit pas une comptabilité fiable. Une tranche concessionnelle peut améliorer un profil rendement-risque. Elle ne crée pas une gouvernance. Un véhicule peut agréger du capital. Il ne crée pas automatiquement un pipeline de transactions investissables.
L’IFC le rappelle dans sa note 2025 sur le blended finance : ces mécanismes fonctionnent mieux lorsqu’ils s’inscrivent dans une approche plus large qui améliore aussi l’environnement de marché et coordonne donateurs, DFIs, secteur privé et plateformes. Nous avons parfois tendance à concevoir la tuyauterie financière avant de vérifier s’il existe suffisamment de dossiers prêts à y circuler.
C’est particulièrement important dans les économies qui veulent financer davantage d’énergie, d’infrastructures, d’agriculture, de transformation locale ou de PME. La finance durable prend ici un sens très concret : elle sert à organiser le risque, les incitations et les flux de capital autour d’actifs productifs et de transformations économiques mesurables.
La capacité d’investissement doit modifier une décision
Former davantage de personnes ne suffit pas. Une formation n’a de valeur que si elle modifie ensuite la manière de sourcer, analyser, comparer, documenter, structurer ou suivre un investissement.
Dans les programmes de développement des capacités auxquels je contribue, je retrouve le même besoin : construire des grilles de screening, des checklists de due diligence, des investment memos, des scorecards de comité, des risk registers et des cadres ESG suffisamment simples pour être réellement utilisés.
Ces outils ne remplacent pas le jugement. Ils le rendent explicite. Ils permettent aussi de comprendre pourquoi un dossier est refusé, ce qui lui manque et ce qui devrait être corrigé avant une nouvelle présentation.
L’investisseur local possède par ailleurs une information que le capital international sous-estime souvent : connaissance des comportements, réseaux de distribution, solvabilité réelle, contraintes opérationnelles et qualité des équipes. Le rôle du capacity building ne devrait pas être de transformer les investisseurs locaux en copies d’investisseurs londoniens ou new-yorkais. Il devrait leur permettre de formaliser leur avantage informationnel.
La densité transactionnelle compte plus que les annonces de milliards
Un marché ne devient mature que lorsqu’il peut reproduire les transactions. C’est la différence entre un deal et un écosystème.
Le rapport Partech 2025 montre à quel point les capitaux tech restent concentrés sur quelques marchés africains. Cette concentration n’est pas seulement une histoire de taille économique. Les marchés les plus actifs combinent généralement davantage de deal flow, d’investisseurs, d’intermédiaires et d’infrastructures financières capables d’absorber des tickets plus importants.
Le succès ne devrait donc pas seulement être mesuré en millions levés. Combien d’opportunités arrivent jusqu’à une première analyse ? Combien passent la due diligence ? Combien peuvent être présentées à plusieurs catégories d’investisseurs ? Combien sont suivies correctement après investissement ? Combien produisent ensuite une transaction suivante ?
Un système devient intéressant lorsqu’il commence à produire des investissements sans devoir réinventer le processus à chaque fois.
Le capacity building est une infrastructure de marché
Cette distinction devient particulièrement importante quand on travaille avec des investisseurs locaux. Le problème n'est pas qu'ils ne connaissent pas la finance. Il est souvent qu'ils travaillent avec des outils hétérogènes, des informations incomplètes et des processus qui dépendent encore beaucoup de l'expérience individuelle. Deux analystes peuvent ainsi regarder le même dossier, poser des questions différentes et produire des recommandations impossibles à comparer.
Dans les programmes de capacités d'investissement auxquels je contribue dans la Caraïbe, j'ai vu à quel point un vocabulaire commun change la qualité du dialogue. Une grille de screening n'a rien de spectaculaire. Mais elle oblige à expliciter les critères. Un investment memo oblige à séparer faits, hypothèses et jugement. Une scorecard de comité oblige à nommer les désaccords. Un risk register oblige à distinguer un risque identifié d'une inquiétude vague.
Ce travail est souvent présenté comme de la formation. Je le vois plutôt comme de l'infrastructure de marché. Il réduit le coût de coordination entre les acteurs et augmente la capacité à reproduire une décision. C'est exactement ce dont ont besoin les écosystèmes qui veulent passer de quelques investissements opportunistes à une pratique plus régulière.
La finance durable doit se brancher sur cette infrastructure
Le même principe vaut pour le climat, l'impact et l'ESG. Dans de nombreux marchés émergents, ces sujets restent trop souvent traités soit comme une exigence de bailleur, soit comme un discours de communication. Les deux approches ratent le point essentiel.
Un risque climatique peut modifier la durée de vie d'un actif, son assurance, son coût d'exploitation ou sa capacité à générer du cash. Une faiblesse de gouvernance peut faire disparaître la valeur d'une entreprise pourtant bien positionnée. Une dépendance énergétique peut dégrader une marge. Une chaîne d'approvisionnement fragile peut transformer une hypothèse de croissance en risque de liquidité.
Ces questions appartiennent donc à la décision d'investissement. Elles doivent être intégrées à la due diligence, aux scénarios financiers, au suivi de portefeuille et aux mécanismes de partage du risque. C'est là que la finance durable devient utile : lorsqu'elle améliore la qualité de l'allocation du capital au lieu d'ajouter une couche de reporting.
Public et privé doivent partager la chaîne, pas se renvoyer le dossier
Les acteurs publics financent souvent ce qui est visible : appels à projets, programmes, véhicules, accélérateurs et enveloppes. Les investisseurs privés financent ce qui correspond à leur mandat de risque et de rendement. Entre les deux se trouve une zone moins visible : préparation des dossiers, données, structuration, coordination et suivi.
C'est souvent là que la chaîne se casse. Le rôle public ne consiste pas à remplacer la décision privée. Il peut en revanche financer certaines fonctions que le marché ne paie pas encore suffisamment : assistance technique, préparation de projets, production de données, garanties ciblées ou standards communs. Le rôle privé est tout aussi clair : expliciter plus tôt ses critères, ses tickets, ses exclusions, ses attentes de gouvernance et les informations nécessaires à la décision.
Lorsque ces responsabilités sont mieux distribuées, le capital circule avec moins de friction. Pas parce que le risque disparaît. Parce qu'il devient plus lisible, mieux réparti et plus facile à documenter.
Quatre briques à financer d’abord
- Construire l’origination. Créer des canaux capables de transformer l’activité entrepreneuriale en pipeline analysable.
- Standardiser l’information. Réduire le coût de chaque décision grâce à des formats communs pour finance, gouvernance, risques et impact.
- Renforcer l’intermédiation locale. Donner davantage de capacité aux acteurs qui effectuent le travail entre projet et capital.
- Aligner public et privé. Utiliser garanties, blended finance ou capital concessionnel là où ils corrigent un risque identifié, pas comme substituts à une préparation insuffisante.
Le capital est une matière première. Un marché d’investissement est la machine capable de la transformer en transactions répétables.
